île
FR
En 1642, un groupe mené par Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance remonte le fleuve Saint-Laurent et accoste à la Pointe-à-Callière. Ils y construisent un fort qu'ils nomment Ville-Marie : la fondation de ce qui deviendra Montréal.
J'ai entrepris d'explorer l'île de Montréal à partir de ce point d'origine. J'observe essentiellement l'empreinte de l'homme sur le territoire et la résilience de la nature.
Compte rendu.
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île est un projet photographique visant la documentation systématique des 34 entités territoriales de l'île de Montréal. L'objectif est de constituer une documentation visuelle à la fois rigoureuse et sensible.
EN
In 1642, a group led by Paul Chomedey de Maisonneuve and Jeanne Mance sailed up the St. Lawrence River and landed at Pointe-à-Callière. There, they built a fort they named Ville-Marie — the foundation of what would become Montreal.
I set out to explore the Island of Montreal from this point of origin. My attention is directed primarily toward the human imprint on the territory and the resilience of nature.
Report.
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île is a photographic project documenting the 34 territorial entities of the Island of Montreal — boroughs and affiliated municipalities. The objective is to build a rigorous and sensitive visual archive.
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Complémentarité
Ville-Marie repose sur deux figures fondatrices. Maisonneuve représente la structure, la rigueur, le pragmatisme — il construit le fort, établit le cadre. Jeanne Mance incarne la vision, la dimension humaine — elle fonde l'Hôtel-Dieu, c'est en partie grâce à elle que l'aventure survit.
Cette dualité est aussi la mienne. Mon parcours de designer graphique m'a formé à la pertinence de la forme et à la rigueur. C'est le pôle Maisonneuve de ma pratique : il gère les paramètres et la cohérence du projet sur la durée.
Mais la structure seule ne produit pas d'œuvre. C'est dans l'ouverture à l'imprévu, dans la présence attentive sur le terrain — que quelque chose émerge. C'est le pôle Jeanne Mance : l'intuition qui habite l'inventaire.
La structure permet à l'intuition de se manifester. L'une sans l'autre produit soit un catalogue mort, soit une errance sans forme.
Démarche
île n'est pas né d'une créativité spontanée. C'est une démarche construite — qui prend forme par accumulation, dans le temps long.
Elle comporte trois temps : le cadre, la présence, l'émergence. D'abord définir la structure géographique du projet. Ensuite marcher, observer, laisser le territoire se révéler. Enfin accueillir ce qui surgit de façon inattendue et infléchit la trajectoire.
Territoire
île est un projet photographique de longue haleine visant la documentation systématique des 34 entités territoriales de l'île de Montréal. Chaque corpus requiert plus d'une douzaine de journées de travail sur le terrain. L'objectif est de constituer une documentation visuelle à la fois rigoureuse et sensible.
L'approche est topographique : je traite chaque territoire comme un site archéologique. Sans discrimination, je capte ce qui est devant moi — plus que les éléments eux-mêmes, c'est l'espace et la relation entre eux que j'étudie.
Ce que je documente n'existe déjà plus au moment où je le capte — c'est une vaine tentative d'arrêter le temps et de produire une image destinée à l'oubli.
Forme
L'œuvre est la série dans son entièreté — trente-quatre livres, chacun conçu, édité et produit pour s'expérimenter de façon autonome.
L'esthétique visée se situe à la frontière entre le document d'archive et l'œuvre intime — ni reportage, ni art contemplatif, mais les deux à la fois.
L'« expérience » du livre prime sur l'image individuelle. Les images sont séquencées dans l'ordre de leur prise de vue, sans intention narrative. La succession d'un grand nombre d'images enveloppe et sature l'esprit jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une impression. C'est dans cet intervalle, entre les pages, que le regard opère et qu'il se retrouve face à lui-même.
À terme, des expositions ponctuelles, idéalement en dialogue avec les arrondissements documentés, viendront prolonger le projet dans l'espace.
Trajectoire
île s'étend sur une dizaine d'années, minimum — trente-quatre entités, autant de corpus, autant de livres. Une archive photographique cohérente et incarnée de l'île de Montréal du début du XXIe siècle.
L'ambition n'est pas spectaculaire. Constituer, dans la durée et avec rigueur, une œuvre solide — un témoignage visuel, avant que les prochaines strates d'histoire ne viennent recouvrir ce qui est là.
Ce compte rendu ne sera pas seulement la trace d'une ville en mutation. C'est aussi, pour moi, le territoire où une pratique se construit, où une identité d'artiste prend forme — lentement, honnêtement, par l'acte répété d'aller voir.